Ma lecture du livre d’Arno Stern, « Le jeu de Peindre »

Arno Stern est le Servant du Closlieu. Ce Praticien d’Éducation Créatrice, formule qu’il tolère, accueille des enfants de toute âge, et ce depuis plus de cinquante ans. Depuis qu’on lui demanda, après la Seconde Guerre, d’occuper un groupe d’enfants. Sans moyens, il leur donna quelques précaires outils et commença ainsi la découverte de la Formulation. Pourquoi découverte et non invention ? Parce que la lecture de son livre Le Jeu de Peindre (Actes Sud, 2011) m’a profondément immergé dans des obscurs et profonds recoins de ma souvenance.

Moi aussi, je me suis revue à 7-8 ans, chez mes grands-parents. Il y avait ma grand-mère, elle remuait les braises sous la table. Il m’arrive encore de ressentir l’odeur de la poudre et du feu, lors de promenades en forêt. J’ai revu mes coussins, petits, quand on s’était mis à dessiner un tableau de chasse modestement accroché au mur. Je n’avais évidemment pas du tout aimé mon dessin… Je me demande si c’est mon premier souvenir ?

Lors des incroyables voyages d’Arno Stern dans de lieux reculés il a pu expérimenter sa théorie de la mémoire organique. Comment sinon des enfants de tous âges, cultures et lieux réaliseraient, inlassablement et sans relax les mêmes traces ? Comment sinon n’importe quel enfant comprendrait le mécanisme de la Table-palette, immédiatement et de façon quasi naturelle ? Il y a là la magie de la flamme commune, de l’univers tout entier qui relie l’humanité et notre histoire. La méthodologie de classement de Stern, son vocabulaire, sa grammaire ont presque fait naître une science :

  • Il y a d’abord les figures primaires, que tout enfant réalise avec un crayon, un pinceau, ou un bâton dans les mains ;
  • puis la notion d’espace entre en jeu, de limites, avec les objets-images et leurs tracés ;
  • mis en scène grâce à des transparences, des accents, pour faire apparaître les figures essentielles.

Le regard de ce Servent apparaît derrière son texte. Et si tout était écrit et que rien ne pouvait désormais le surprendre ? Depuis tant d’années, il a la profondeur de l’ancien qui est jeune. Ancien, car il a observé, étudié, découvert, ce qui se cache dans l’intérieur même des nouveaux venus. Jeune, car il est toujours émerveillé, je le pense, par le potentiel créateur qui est en nous. Il sait qu’il change des vies, et sa récompense ne peut être plus immense. Il ne se trouve pas enseignant, surtout pas. « J’ai eu la chance de ne pas avoir fait d’études », énonce-t-il fièrement, défiant. Car l’enseignement qu’il tire, il le fait des autres, de son expérience, c’est pourquoi il tolère devant l’administration sa profession : Praticien d’Éducation Créatrice. Le constat de Stern est curieux : l’enfant refait ce qu’il a appris à l’école ; l’adulte, un tableau abstrait. Ils se rejoignent au fond. Ne font-ils pas ce qu’on attend d’eux, ou qu’ils croient qu’on attend d’eux ? Qu’est-ce qu’ils cherchent ? Ils ne cherchent pas à se faire du bien (inconcevable), ou à progresser (vers quelle voie ?). Ils sont à l’affût de l’approbation de l’autre. Du jugement du professeur, de l’admiration des pairs. C’est l’effet qu’ils guettent, selon les mots de Stern. Alors que lui, il ne cherche pas, il trouve. Car autour de lui, chacun trouve en soi ses souvenances. Il est clair que cet enseignement est libérateur et en même temps instructif.

Ou devrai-je dire disruptif. Dans notre société, les enfants sont classés dès leur plus jeune âge. Par année de naissance, mais aussi par niveau. Comme s’il était nocif de se frotter aux autres « qui ne sont pas comme soi ». Depuis qu’on est dans le système scolaire, on n’a de cesse de se comparer. Il y a les bons élèves et les cancres, ceux de Sciences et ceux de Lettres, les enfants d’ouvriers et ceux de milieux aisés. Le milieu… ce mot restrictif n’encercle-t-il déjà la personne ? Ces classements continuent à l’âge adulte, car à la sortie du long et souvent tortueux chemin de l’adolescence se trouve le monde du travail. C’est là où l’on apprend à se vendre, devant un employeur, ou un jury, ou son manager. On est toujours dans un milieu, l’informatique, l’art, la recherche. Toujours chez soi. Donc, j’imagine bien qu’en traversant le seuil du Closlieu, on ne soit pas seul, mais avec son vécu, son passé. On arrive avec ses bagages, ces images-mémoire. On se revoit à l’école, il faut arriver avec une idée, bien sûr. Et s’il me posait une question et que je ne savais pas répondre ? Les autres élèves me jugeraient, je percevrais leur regard, juste là, derrière mon cou, et comme dans mon enfance, la chaleur envahirait mon visage. Le premier choc de la rencontre, la première mise à l’épreuve apparaît devant la Table-palette ; quoi faire ? comment « faut-il » réagir ? Cet enfant sera l’adulte en situation d’entretien d’embauche. Ce n’est que le premier d’une série de chocs.

J’aimerais côtoyer ces enfants, adultes, à condition qu’ils n’aient pas oublié ce qu’ils ont trouvé en eux-mêmes. Des inconvénients à cet enseignement ? Cela peut être les mêmes que l’on attribue à l’enseignement libre : comment l’enfant va pouvoir s’insérer dans la société ? Il aura forcément des manques si son parcours ne ressemble à celui des autres. Acceptera-t-il les règles d’une société qu’il ignore ? Ne réagira-t-il sauvagement face aux contraintes ? Stern le dit. Il faut laisser l’enfant s’exprimer, jouer, expérimenter. Mais lorsqu’il veut monter et descendre de l’échelle, semer la pagaille, et entraîner le groupe, il est nécessaire de lui montrer les limites. Car la liberté s’exerce toujours dans un cadre, et le respect est le maître mot. Respect envers les autres, et envers la démarche. La liberté n’est donc pas l’anarchie. Dans le Closlieu il y a des règles. Mais Stern ne fait pas un cours magistral avant une séance. Il observe et voit si les règles ont été naturellement comprises. Au lieu de corriger le travail réalisé : « tu ne crois pas que tu devrais essayer une autre gamme de couleurs, modifier cette ligne, intégrer tel élément ? », il intervient sur le comment. Car, tout naturellement, l’enfant va vouloir prendre un pinceau comme s’il était un stylo, et appuyer sur la feuille. C’est restrictif pour sa liberté de mouvement. Il faut d’abord mouiller le pinceau puis le tremper dans la peinture, sans égoutter, sans gicler. Cela deviendra des automatismes, mais qui sont à expliciter lors de la découverte du Jeu.

Depuis quelque temps il est obligé de dire aux enfants de ne pas abîmer, creuser, lacérer leur feuille. J’adhère moins sur ce point. Cela m’arrive, lorsque je fais une réalisation plastique. Quand ma peinture est trop lisse, je lui crée des reliefs. Quand elle est immaculée, je laisse couler des gouttes. J’inclus de la matière. J’en ai besoin, et cela est sans doute dans ma mémoire organique. Ai-je besoin d’enfreindre les règles ? Aussi, quand il exclut du travail les coulées, les traces accidentelles, involontaires, je ne suis pas de son avis. On peut se laisser surprendre et réaliser de manière involontaire, mécanique, à la manière des dessins automatiques surréalistes. Cela fait beaucoup de bien. Car il y a parfois besoin de libérer son geste, de ne plus le contrôler, de lâcher prise et se laisser aller au travers des méandres enfouis dans soi-même, inconnus, pour les voir émerger.

D’autres remarques pourraient être : mais après le passage au Closlieu, l’enfant n’aura pas appris à dessiner ! Ah, le sacro-saint dessin, les analyses des dessins d’enfant, l’art naïf, l’art brut, etc. etc. Comment voir dans le dessin de mon enfant s’il sera un génie ? Les parents projetant leurs désirs chez la progéniture, ce n’est pas ce qui manque. En effet, après le Closlieu l’enfant ne saura pas réaliser précisément et exactement un œil, une main, un chemin ou une maison. Ses personnages auront des mains trop grandes, des têtes trop petites, les arbres seront comme des champignons, l’espace trop restreint. Toujours trop, toujours pas assez. En effet. Mais, est-ce le but du Closlieu ? Faire des enfants des machines photographiques humaines ? Je ne le pense pas.

Je dessine depuis très longtemps. Pas régulièrement, plutôt par à-coups. J’aime me laisser aller à représenter des expressions humaines, je les préfère aux objets et encore plus aux paysages. Je prends un crayon et je fais. Je n’ai pas souvenir d’avoir appris. Parfois, je dessine des modèles vivants. Mais c’est vrai que ma tête est souvent trop grande, mes jambes trop courtes, et ainsi de suite. Une professeure italienne m’a un jour dit que c’était dommage, car mes dessins étaient « jolis ». Il me fallait de l’entraînement. J’étais d’accord. De l’entraînement, et non des cours, ou alors des cours pour s’entraîner ! J’ai un collègue qui donne des cours de dessin aux enfants. On a souvent ces discussions, quand il m’explique que l’espace entre les yeux est toujours équivalent à… j’ai oublié. Que le corps se fait avec des proportions suivantes… Je ne retiens pas, car cela me demande un effort. Je préfère dessiner ce que je vois, et me faire surprendre, me surpasser.

Récemment j’ai représenté un personnage aux traits assez masculins. L’enseignante m’a demandé : « Pourquoi tu lui as fait un cou plus étroit que son visage ? ». Son cou avait en réalité la même largeur, mais j’avais dessiné ce que je savais, et non ce que je voyais ! Désapprendre, c’est un défi. Et j’aime ça, j’aime exprimer sur une feuille ce que je ressens. Plus que faire un dessin parfait, propre, impeccable. Au fond, qui est intéressé par la perfection ? Néanmoins, cette année je suis un cours d’expression plastique, et j’aime l’enseignement conducteur de la professeure. Elle me donne quelques règles pour « me débloquer ». Elle m’a montré comment on fait une main, j’ai toujours galéré. Comment dessine-t-on les yeux ? Je ne l’apprends pas par cœur, mais je retiens sa démarche, sa gestuelle, sa prise de recul, son aisance et son envie de transmettre. Cela m’aidera, je l’espère, à exprimer avec plus d’aisance ce que j’ai envie de dire. Mais pour autant, j’aime me laisser surprendre par les accidents, la spontanéité c’est aussi cela. Dans ce point, je ne rejoins pas Stern.

Un autre élément m’a aussi interpelé dans son livre. Quand il parle du Closlieu, des conditions qui font de cet endroit un lieu unique, car il n’y a que là que la Formulation peut apparaître. Quand il répertoire presque mathématiquement sa grammaire. Quand il parle de son impact chez les participants. Il y a là comme une grande estime de ce qu’il fait, de son rôle, de sa découverte. Je me sens un peu gênée de la haute considération qui traverse ses écrits. Même quand il décrit son rôle de Servant, et qu’il dit : « Personne n’a fait ce que j’ai fait, j’ai découvert quelque chose qui était jusque-là inconnue ». En effet, je trouve sa classification admirable, il a pu la vérifier au fil des années. Comme si ce qui était jusque-là inexpliqué trouvait sa place. Comme si le domaine de l’inconscient devenait une science. C’est la particularité de sa démarche, inouïe à ma connaissance. Pour autant, le domaine de la connaissance étant infini, ne vaut-il mieux pas rester modeste sur son champ d’action et sa matière ?

Ce sont les quelques inconvénients qui m’effleurent dans son approche. Il n’en reste que j’en trouve plus d’avantages et qu’elle a ouvert chez moi un nouveau champ des possibles.